News
182
Post-scriptum
sur les sociétés de contrôle
http://infokiosques.net/imprimersans2?id_article=214
par Gilles Deleuze
1. Historique
Foucault
a situé les sociétés disciplinaires aux XVIIIème et XIXème
siècles ; elles atteignent leur apogée au début du XXème.
Elles procèdent à l’organisation des grands milieux d’enfermement.
L’individu ne cesse de passer d’un milieu clos à un autre,
chacun ayant ses lois : d’abord la famille, puis l’école («
tu n’es plus dans ta famille »), puis la caserne (« tu n’es
plus à l’école »), puis l’usine, de temps en temps l’hôpital,
éventuellement la prison qui est le milieu d’enfermement par
excellence. C’est la prison qui sert de modèle analogique
: l’héroïne d’Europe 51 peut s’écrier quand elle voit des
ouvriers « j’ai cru voir des condamnés... ».
Foucault a très bien analysé le projet idéal des milieux d’enfermement,
particulièrement visible dans l’usine : concentrer ; répartir
dans l’espace ; ordonner dans le temps ; composer dans l’espace-temps
une force productive dont l’effet doit être supérieur à la
somme des forces élémentaires. Mais ce que Foucault savait
aussi, c’était la brièveté de ce modèle : il succédait à des
sociétés de souveraineté, dont le but et les fonctions étaient
tout autres (prélever plutôt qu’organiser la production, décider
de la mort plutôt que gérer la vie) ; la transition s’était
faite progressivement, et Napoléon semblait opérer la grande
conversion d’une société à l’autre.
Mais
les disciplines à leur tour connaîtraient une crise, au profit
de nouvelles forces qui se mettraient lentement en place,
et qui se précipiteraient après la Deuxième Guerre mondiale
: les sociétés disciplinaires, c’était déjà ce que nous n’étions
plus, ce que nous cessions d’être.
Nous
sommes dans une crise généralisée de tous les milieux d’enfermement,
prison, hôpital, usine, école, famille. La famille est un
« intérieur », en crise comme tout autre intérieur, scolaire,
professionnel, etc. Les ministres compétents n’ont cessé d’annoncer
des réformes supposées nécessaires. Réformer l’école, réformer
l’industrie, l’hôpital, l’armée, la prison ; mais chacun sait
que ces institutions sont finies, à plus ou moins longue échéance.
Il s’agit seulement de gérer leur agonie et d’occuper les
gens, jusqu’à l’installation de nouvelles forces qui frappent
à la porte. Ce sont les sociétés de contrôle qui sont en train
de remplacer les sociétés disciplinaires. « Contrôle », c’est
le nom que Burroughs propose pour désigner le nouveau monstre,
et que Foucault reconnaît comme notre proche avenir. Paul
Virilio aussi ne cesse d’analyser les formes ultra-rapides
de contrôle à l’air libre, qui remplacent les vieilles disciplines
opérant dans la durée d’un système clos.
Il
n’y a pas lieu d’invoquer des productions pharmaceutiques
extraordinaires, des formations nucléaires, des manipulations
génétiques, bien qu’elles soient destinées à intervenir dans
le nouveau processus. Il n’y a pas lieu de demander quel est
le régime le plus dur, ou le plus tolérable, car c’est en
chacun d’eux que s’affrontent les libérations et les asservissements.
Par exemple dans la crise de l’hôpital comme milieu d’enfermement,
la sectorisation, , les hôpitaux de jour, les soins à domicile
ont pu marquer d’abord de nouvelles libertés, mais participer
aussi à des mécanismes de contrôle qui rivalisent avec les
plus durs enfermements. Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer,
mais de chercher de nouvelles armes.
II.
Logique
Les
différents internats ou milieux d’enfermement par lesquels
l’individu passe sont des variables indépendantes : on est
censé chaque fois recommencer à zéro, et le langage commun
de tous ces milieux existe, mais est analogique. Tandis que
les différents contrôlats sont des variations inséparables,
formant un système à géométrie variable dont le langage est
numérique (ce qui ne veut pas dire nécessairement binaire).
Les enfermements sont des moules, des moulages distincts,
mais les contrôles sont une modulation, comme un moulage auto-déformant
qui changerait continûment, d’un instant à l’autre, ou comme
un tamis dont les mailles changeraient d’un point à un autre.
On le voit bien dans la question des salaires :
l’usine
était un corps qui portait ses forces intérieures à un point
d’équilibre, le plus haut possible pour la production, le
plus bas possible pour les salaires ; mais, dans une société
de contrôle, l’entreprise a remplacé l’usine, et l’entreprise
est une âme, un gaz. Sans doute l’usine connaissait déjà le
système des primes, mais l’entreprise s’efforce plus profondément
d’imposer une modulation de chaque salaire, dans des états
de perpétuelle métastabilité qui passent par des challenges,
concours et colloques extrêmement comiques.
Si
les jeux télévisés les plus idiots ont tant de succès, c’est
parce qu’ils expriment adéquatement la situation d’entreprise.
L’usine constituait les individus en corps, pour le double
avantage du patronat qui surveillait chaque élément dans la
masse, et des syndicats qui mobilisaient une masse de résistance
; mais l’entreprise ne cesse d’introduire une rivalité inexpiable
comme saine émulation, excellente motivation qui oppose les
individus entre eux et traverse chacun, le divisant en lui-même.
Le principe modulateur du « salaire au mérité » n’est pas
sans tenter l’Education nationale elle-même : en effet, de
même que l’entreprise remplace l’usine,la formation permanente
tend à remplacer l’école, et le contrôle continu remplacer
l’examen. Ce qui est le plus sûr moyen de livrer l’école à
l’entreprise.
Dans
les sociétés de discipline, on n’arrêtait pas de recommencer
(de l’école à la caserne, de la caserne à l’usine), tandis
que dans les sociétés de contrôle on n’en finit jamais avec
rien, l’entreprise, la formation, le service étant les états
métastables et coexistants d’une même modulation, comme d’un
déformateur universel. Kafka qui s’installait déjà à la charnière
de deux types de société a décrit dans Le Procès les formes
juridiques les plus redoutables : l’acquittement apparent
des sociétés disciplinaires (entre deux enfermements), l’atermoiement
illimité des sociétés de contrôle (en variation continue)
sont deux modes de vie juridiques très différents, et si notre
droit est hésitant, lui-même en crise, c’est parce que nous
quittons l’un pour entrer dans l’autre. Les sociétés disciplinaires
ont deux pôles : la signature qui indique l’individu, et le
nombre ou numéro matricule qui indique sa position dans une
masse.
C’est
que les discipline n’ont jamais vu d’incompatibilité entre
les deux, et c’est en même temps que le pouvoir est massifiant
et individuant, c’est-à-dire constitue en corps ceux sur lesquels
il s’exerce et moule l’individualité de chaque membre du corps
(Foucault voyait l’origine de ce double souci dans le pouvoir
pastoral du prêtre - le troupeau et chacune des bêtes - mais
le pouvoir civil allait se faire « pasteur » laïc à son tour
avec d’autres moyens). Dans les sociétés de contrôle, au contraire,
l’essentiel n’est plus une signature ni un nombre, mais un
chiffre : le chiffre est un mot de passe, tandis que les sociétés
disciplinaires sont réglées par des mots d’ordre (aussi bien
du point de vue de l’intégration que de la résistance).
Le
langage numérique du contrôle est fait de chiffres, qui marquent
l’accès à l’information, ou le rejet. On ne se trouve plus
devant le couple masse-individu. Les individus sont devenus
des « dividuels », et les masses, des échantillons, des données,
des marchés ou des « banques ».
C’est
peut-être l’argent qui exprime le mieux la distinction des
deux sociétés, puisque la discipline s’est toujours rapportée
à des monnaies moulées qui renfermaient de l’or comme nombre
étalon, tandis que le contrôle renvoie à des échanges flottants,
modulations qui font intervenir comme chiffre un pourcentage
de différentes monnaies échantillons. La vieille taupe monétaire
est l’animal des milieux d’enfermement, mais le serpent est
celui des sociétés de contrôle. Nous sommes passés d’un animal
à l’autre, de la taupe au serpent, dans le régime où nous
vivons, mais aussi dans notre manière de vivre et nos rapports
avec autrui. L’homme des disciplines était un producteur discontinu
d’énergie, mais l’homme du contrôle est plutôt ondulatoire,
mis en orbite, sur faisceau continu. Partout le surf a déjà
remplacé les vieux sports.
Il est facile de faire correspondre à chaque société des types
de machines, non pas que les machines soient déterminantes,
mais parce qu’elles expriment les formes sociales capables
de leur donner naissance et de s’en servir. Les vieilles sociétés
de souveraineté maniaient des machines simples, leviers, poulies,
horloges ; mais les sociétés disciplinaires récentes avaient
pour équipement des machines énergétiques, avec le danger
passif de l’entropie, et le danger actif du sabotage ; les
sociétés de contrôle opèrent par machines de troisième espèce,
machines informatiques et ordinateurs dont le danger passif
est le brouillage, et l’actif, le piratage et l’introduction
de virus. Ce n’est pas une évolution technologique sans être
plus profondément une mutation du capitalisme. C’est une mutation
déjà bien connue qui peut se résumer ainsi :
le
capitalisme du XIX"siècle est à concentration, pour la production,
et de propriété. Il érige donc l’usine en milieu d’enfermement,
le capitaliste étant propriétaire des moyens de production,
mais aussi éventuellement propriétaire d’autres milieux conçus
par analogie (la maison familiale de l’ouvrier, l’école).
Quant au marché, il est conquis tantôt par spécialisation,
tantôt par colonisation, tantôt par abaissement des coûts
de production.
Mais,
dans la situation actuelle, le capitalisme n’est plus pour
la production, qu’il relègue souvent dans la périphérie du
tiers monde, même sous les formes complexes du textile, de
la métallurgie ou du pétrole. C’est un capitalisme de surproduction.
Il n’achète plus des matières premières et ne vend plus des
produits tout faits : il achète les produits tout faits, ou
monte des pièces détachées. Ce qu’il veut vendre, c’est des
services, et ce qu’il veut acheter, ce sont des actions. Ce
n’est plus un capitalisme pour la production, mais pour le
produit, c’est-à-dire pour la vente ou pour le marché. Aussi
est-il essentiellement dispersif, et l’usine a cédé la place
à l’entreprise. La famille, l’école, l’armée, l’usine ne sont
plus des milieux analogiques distincts qui convergent vers
un propriétaire, Etat ou puissance privée, mais les figures
chiffrées, déformables et transformables, d’une même entreprise
qui n’a plus que des gestionnaires.
Même
l’art a quitté les milieux clos pour entrer dans les circuits
ouverts de la banque. Les conquêtes de marché se font par
prise de contrôle et non plus par formation de discipline,
par fixation des cours plus encore que par abaissement des
coûts, par transformation de produit plus que par spécialisation
de production. La corruption y gagne une nouvelle puissance.
Le service de vente est devenu le centre ou l’« âme » de l’entreprise.
On nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est
bien la nouvelle la plus terrifiante du monde. Le marketing
est maintenant l’instrument du contrôle social, et forme la
race impudente de nos maîtres.
Le
contrôle est à court terme et à rotation rapide, mais aussi
continu et illimité, tandis que la discipline était de longue
durée, infinie et discontinue. L’homme n’est plus l’homme
enfermé, mais l’homme endetté. Il est vrai que le capitalisme
a gardé pour constante l’extrême misère des trois quarts de
l’humanité, trop pauvres pour la dette, trop nombreux pour
l’enfermement : le contrôle n’aura pas seulement à affronter
les dissipations de frontières, mais les explosions de bidonvilles
ou de ghettos.
III.
Programme
Il
n’ y a pas besoin de science-fiction pour concevoir un mécanisme
de contrôle qui donne à chaque instant la position d’un élément
en milieu ouvert, animal dans une réserve, homme dans une
entreprise (collier électronique). Félix Guattari imaginait
une ville où chacun pouvait quitter son appartement, sa rue,
son quartier, grâce à sa carte électronique (dividuelle) qui
faisait lever telle ou telle barrière ; mais aussi bien la
carte pouvait être recrachée tel jour, ou entre telles heures
; ce qui compte n’est pas la barrière, mais l’ordinateur qui
repère la position de chacun, licite ou illicite, et opère
une modulation universelle
L’étude
socio-technique des mécanismes de contrôle, saisis à leur
aurore, devrait être catégorielle et décrire ce qui est déjà
en train de s’installer à la place des milieux d’enfermement
disciplinaires, dont tout le monde annonce la crise. Il se
peut que de vieux moyens, empruntés aux anciennes sociétés
de souveraineté, reviennent sur scène, mais avec les adaptations
nécessaires. Ce qui compte, c’est que nous sommes au début
de quelque chose. Dans le régime des prisons : la recherche
de peines de « substitution » au moins pour la petite délinquance,
et l’utilisation de colliers électroniques qui imposent au
condamné de rester chez lui à telles heures. Dans le régime
des écoles : les formes de contrôle continu, et l’action de
la formation permanente sur l’école, l’abandon correspondant
de toute recherche à l’Université, l’introduction de l’« entreprise
» à tous les niveaux de scolarité. Dans le régime des hôpitaux
:
la nouvelle médecine « sans médecin ni malade » qui dégage
des malades potentiels et des sujets à risque, qui ne témoigne
nullement d’un progrès vers l’individuation, comme on le dit,
mais substitue au corps individuel ou numérique le chiffre
d’une matière « dividuelle » à contrôler. Dans le régime d’entreprise
: les nouveaux traitements de l’argent, des produits et des
hommes qui ne passent plus par la vieille forme-usine. Ce
sont des exemples assez minces, mais qui permettraient de
mieux comprendre ce qu’on entend par crise des institutions,
c’est-à-dire l’installation progressive et dispersée d’un
nouveau régime de domination.
Une
des questions les plus importantes concernerait l’inaptitude
des syndicats : liés dans toute leur histoire à la lutte contre
les disciplines ou dans les milieux d’enfermement, pourront-ils
s’adapter ou laisseront-ils place à de nouvelles formes de
résistance contre les sociétés de contrôle ? Peut-on déjà
saisir des ébauches de ces formes à venir, capables de s’attaquer
aux joies du marketing ? Beaucoup de jeunes gens réclament
étrangement d’être « motivés », ils redemandent des stages
et de la formation permanente ; c’est à eux de découvrir ce
à quoi on les fait servir, comme leurs aînés ont découvert
non sans peine la finalité des disciplines. Les anneaux d’un
serpent sont encore plus compliqués que les trous d’une taupinière.
Gilles
Deleuze
P.S.
in L’autre journal, n° l, mai 1990.